Les externalités positives de la bioéconomie

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Claude Roy est Membre du Conseil Général de l'Agriculture et président du Club des bioéconomistes.
Claude Roy est Membre du Conseil Général de l’Agriculture et président du Club des bioéconomistes.

Par Claude Roy, président du CLUB des Bioéconomistes

La bioéconomie, c’est la valorisation des fruits de la photosynthèse en aliments, matériaux, bases chimiques, fertilisants organiques et bioénergies variées… C’est « l’économie verte », comme on la nomme parfois. Et si la bioéconomie est un mot nouveau, c’est d’abord une réalité très ancienne. Grâce à elle en effet, grâce à la biomasse, à la terre, aux forêts et à leurs produits, c’est l’essentiel de la civilisation humaine qui a été fondé depuis 5 000 ans. Et c’est encore la biomasse qui fut, dans les mers et les lagunes, à l’origine du charbon, du pétrole et du gaz aux ères géologiques…..

Une économie de substitution…

Oui, la bioéconomie permet bien de réduire ou de remplacer l’utilisation d’hydrocabures fossiles (lesquels sont épuisables à moyen terme) dans la chimie, l’industrie des matériaux et les filières énergétiques, grâce à la valorisation de ressources végétales ou animales, renouvelables, et toutes nées de la photosynthèse .

On peut ainsi faciliter notre transition énergétique et réduire le niveau global d’émissions de gaz à effet de serre (lesquels, et notamment le CO2, sont à l’origine du dérèglement climatique). Cette contribution a de surcroit un coût minime, et la bioéconomie génère de multiples bénéfices collatéraux comme la substitution d’émissions de gaz carbonique, la réduction des impacts industriels ou le stockage biologique de carbone atmosphérique dans les sols, les végétaux et les bioproduits, dont le bois….

  •  1m3 de biomasse ou de bois stocke 1 tonne de CO2
  • 1m3 de biomasse ou de bois peut remplacer l’équivalent de deux barils de pétrole
La bioraffinerie de Tembec dans les Landes produit des spécialités biosourcées pour l'industrie.
La bioraffinerie de Tembec dans les Landes produit des spécialités biosourcées pour l’industrie.

Une économie durable…

Oui, encore, en substituant des ressources fossiles, la bioéconomie entraine bien la création d’emplois supplémentaires pour la production et la transformation des bioressources au sein des territoires, et ceci à travers toutes les filières des matériaux, de la chimie du végétal et des bioénergies (biocarburants, bois énergie, biogaz, bioélectricité,…). Et cela dure depuis bien longtemps tout en s’améliorant en permanence par l’innovation…

  • 1 emploi supplémentaire net est créé pour 1000 m3/an de biomasse mobilisée, ou pour 2000 barils de pétrole/an substitués
  • la création nette d’un emploi engendre une économie globale et un enrichissement collectif de 55 000 €/an pour notre pays

Une économie sobre et prudente…

Oui, enfin, la bioéconomie contribue effectivement à réduire la dépendance énergétique et stratégique de notre pays, nos besoins en devises et les risques environnementaux ou géopolitiques nombreux attachés à l’économie pétrolière.

  • La filière française des biocarburants permet d’économiser l’importation annuelle de 2,5 Mds€ /an de pétrole, soit l’équivalent annuel de 100 tankers pétroliers de type Erika

Une économie responsable

Pourtant, et parce que notre monde est fini, la bioéconomie doit aussi être mesurée objectivement comme une source possible de concurrence supplémentaire entre les différentes filières qui valorisent les bioressources (ex. non alimentaire v.s. alimentaire, bois énergie v.s. bois matériau…).

De même, s’il n’était pas suffisamment maîtrisé, le développement de l’économie biosourcée pourrait engendrer des déplacements d’usages et de territoires de production sur la planète (ex. débat souvent dogmatique sur le changement indirect d’affectation des sols, appelé ILUC), tout en pesant parfois sur la biodiversité « naturelle ».

Mais en réalité, le développement de la bioéconomie mondiale, surtout en Europe, reste volontairement limité, et équilibré. 5% à 10% seulement d’économie biosourcée sont envisagés à l’horizon 2030 (avec une production conjointe importante de coproduits destinés à l’alimentation animale, et qui substituent notamment des importations de soja).

Ce développement des biofilières bénéficie en outre, pour l’essentiel, des progrès de productivité durable de nos agricultures et de la sylviculture, du rééquilibrage protéique des rations alimentaires, de la lutte contre le gaspillage alimentaire et des progrès de l’aquaculture, qui tendent tous à conforter la suffisance alimentaire mondiale.

Le colza permet de produire du biodiesel. Une filière certifiée durable.
Le colza permet de produire du biodiesel. Une filière certifiée durable.

Le débats et les polémiques relatifs à la bioéconomie et à ses effets supposés « menaçants » sont donc, en Europe au moins, de portée plus théorique (voire idéologique), que pratique . D’ailleurs, la mise en place de critères de durabilité pour la production et le commerce des biocarburants en est une preuve éminente. Aucune autre filière économique au monde n’est ainsi « certifiée durable ». Et l’économie des hydrocarbures par exemple, se trouve singulièrement « dispensée » de telles preuves de durabilité, alors que ses impacts sont notoires et que ses gisements ne représentent plus aujourd’hui, probablement, que 40 à 50 années de notre consommation actuelle…

La bioéconomie en France : presque 700 000 emplois
La France a probablement été le premier pays en Europe à définir une stratégie bioéconomique, avec en appui le lancement d’un plan biocarburants, d’un plan biocombustibles et d’un plan chimie du végétal et biomatériaux. Pour la France, la bioéconomie recouvre à la base l’agroalimentaire (400 000 emplois) et la filière forêt-bois (200 000 emplois), mais elle intègre désormais des biofilières bien plus récentes, nées il y a moins de 30 ans (néo-matériaux, chimie du végétal, biocarburants, biocombustibles, biofertilisants…). Ces néo-filières représentent déjà plus de 70 000 nouveaux emplois, et 14 Mrds €/an de chiffre d’affaires.

 Toutes ces filières biosourcées fournissent environ 5% de notre consommation nationale d’énergie,de produits chimiques et de matériaux. On prévoit le doublement de ces performances d’ici 2030-2040.

D’ores et déjà, la France se situe ainsi parmi les cinq nations les plus « bioéconomiques » au monde, avec une contribution significative aux « feuilles de route » climatiques de notre pays (COP 21), et aux objectifs de transition énergétique.

Les vertus de la bioéconomie sont donc flagrantes, et puissantes. On parle ainsi « d’externalités positives » quand on évoque, pour l’agriculture, pour l’agro-industrie ou pour la filière forêt-bois-fibres, les emplois qui en découlent, le carbone évité, les devises économisées ou les risques amortis par de telles économies biosourcées. Malheureusement, ces importants bénéfices externes de la bioéconomie ne bénéficient pas de valorisations ni de rémunérations. Ce sont des services gratuits d’intérêt collectif! (à l’inverse, l’économie des hydrocarbures n’assume pas la plupart de coûts externes qu’elle engendre pour la collectivité…). La prise en compte de telles externalités par les politiques publiques aurait sans nul doute un effet notable de rééquilibrage au profit de la compétitivité et du développement des filières biosourcées, dans le contexte climatique prégnant que nous connaissons.

Les enjeux de l’économie biosourcée, cette économie « pas comme les autres », sont décidément systémiques et complexes, alors même que nos sociétés urbanisées ont oublié beaucoup des « fondamentaux » que nous livrent des sciences de la terre et de la vie. Nous avons même oublié jusqu’à la notion de rareté … !

Alors, face à cette société devenue trop souvent « amnésique et myope » en la matière, nous avons une priorité! l’obligation d’éduquer et de communiquer sans relâche, et notamment vers les plus jeunes, vers les élus et vers les médias…

 

 

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