L’ère post-pétrolière ne sera pas bioéconomique à 100%

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Article paru dans la revue Formule Verte n°17 / mars 2014

S’il existe aujourd’hui des feuilles de route pour développer la bioéconomie, elles font la part belle aux usages énergétiques au détriment de la chimie et des matériaux. Claude Roy, président du Club des Bioéconomistes revient sur la nécessite de hiérarchiser le usages et de leur apporter des soutiens équilibrés.

Qu’est ce que la bioéconomie ?

Claude Roy : La bioéconomie prend en considération toutes les activités basées sur l’utilisation du carbone renouvelable d’origine photosynthétique. Ce carbone peut être issu de l’agriculture, de la sylviculture, de la biologie marine et des biodéchets. Il s’oppose en cela aux matières premières épuisables  d’origine fossile, pétrole, gaz et charbon, aux matières fissiles telles que l’uranium nucléaire et aux matières minérales. La chimie du végétal est une des quatre grandes composantes de la bioéconomie. La première de ces composantes, et la plus importante, est bien sur l’alimentation. La 2e reste  la composante matériaux, avec en particulier le bois, le papier et leurs dérivés, mais aussi avec les nouveaux matériaux fibro-composites. La 3e concerne toutes les filières de la chimie bio-sourcée, qui sont en pleine croissance, et la 4e aborde enfin les filières de l’énergie. Cette composante « énergie » est assez complexe d’ailleurs car elle touche toutes les formes d’énergie (biocarburants, biogaz, syngaz, chaleur et électricité)..

Quel est son poids dans notre économie actuelle ?

C.R. : Dans le domaine traditionnel de l’alimentaire, comme dans la filière bois-papier, on est quasiment, par nature, à 100% de « bioéconomie ». Dans la chimie, la part des approvisionnements biosourcés est de l’ordre de 5 à 7%, et elle est probablement de 5% dans les neo-matériaux et dans les énergies. On peut dire en résumant qu’en France et en Europe, on est « bioéconomique » à 5% dans toutes les filières des matériaux, de la chimie et des énergies. Et la France est très bien placée. Au niveau mondial, le chiffre est peut être un peu plus élevé, probablement entre 5 et 10%, en particulier du fait de l’usage massif du bois énergie domestique dans  les pays en voie de développement. Aujourd’hui des feuilles de route existent pour développer la bioéconomie en France et en Europe dans le cadre, notamment, du paquet énergie climat et de l’objectif « facteur 4 »…  Leur traduction revient à imaginer une contribution possible de 10% de la bioéconomie à notre économie dans les 10 ans à venir, soit un doublement.

Pourrons-nous aller au delà de ces 10% ?

C.R. : Pendant les 5000 ans qui nous ont précédés et jusqu’au 19e siècle, l’essentiel de nos ressources de base étaient d’origine bioéconomique, pour tous usages, ou générées  par le vent et l’eau. Les populations restaient très limitées. Le 19e siècle nous a apporté le « charbon de terre ». L’usage des seules ressources naturelles renouvelables (dont le bois) ne suffisait d’ailleurs plus à cette époque pour faire face aux besoins d’une population et d’une industrie croissantes. La déforestation et la surexploitation forestière atteignaient des niveaux critiques. Et c’est ensuite la maîtrise du pétrole (puis du gaz et de l’électricité, plus tard) qui ont permis une deuxième révolution industrielle et sociétale,  et l’émergence d’une nouvelle civilisation technologique fortement  dépendante de l’énergie fossile. La bioéconomie a ainsi « disparu » de nos modes de développement dits « modernes », sauf dans l’alimentation, le bois et le papier. Mais nous abordons désormais une 3e période où, devant les risques de pénuries de ressources fossiles et de dérive climatique, la bioéconomie réapparait dans toute son efficacité, sa sobriété et sa  diversité, avec une population de 10 milliards d’habitants sur Terre en perspective! D’où l’obligation de développer des technologies extrêmement innovantes pour une meilleure utilisation des ressources limitées de la biomasse. Il est évident en effet que l’ère post-pétrolière ne pourra pas être bioéconomique à 100%, faute notamment de bio-ressources en suffisance pour 10 Mrds d’habitants. Un seuil indicatif de 20 à 30% pour la contribution de la bioéconomie à notre futur paraît accessible et raisonnable, si nous savons redevenir sobres. Car il faudra parvenir à une sobriété rigoureuse de nos comportements, de nos organisations et de nos procédés. La 1ere révolution à faire est donc bien celle de la sobriété et de l’économie circulaire : nous entrons dans un monde fini.

Ce manque de biomasse ne va-t-il pas entraîner des conflits d’usage ?

C.R. : C’est un débat très actuel, et très réel, qui a été évoqué officiellement lors du « Grenelle ». Il a permis notamment de définir des priorités d’usage de la biomasse. La priorité n°1 est de se nourrir, puis de créer des matériaux et des molécules durables et recyclables (soit des « puits de carbone » qui ne restitueront  de l’énergie qu’en fin de vie)  et la troisième priorité  (destructive de la biomasse) est enfin de produire directement de l’énergie. Le risque  est que la prééminence actuelle des politiques de l’énergie, qui découle indirectement de Kyoto et du paquet énergie-climat, brouille cette  hiérarchisation des usages de la biomasse. Quoiqu’il en soit, la priorité générique qui s’impose à tous et partout est, et restera, la production et la récolte massives de biomasse, en agriculture comme en sylviculture, avec une mise en valeur efficace des ressources. Il faut « cultiver » la nature…

Mais finalement qui a-t-il de nouveau dans la bioéconomie qui est aussi vieille que l’humanité ?

C.R. : La bioéconomie a deux socles traditionnels : le socle agroalimentaire, et la filière bois – papier, correspondant à 600 000 emplois en France. Mais une nouvelle bio économie est née il y a une trentaine d’années après le 2e choc pétrolier. Elle porte sur de nouvelles technologies et concerne de nouveaux marchés « industriels » comme   les biocarburants, les nouvelles productions de chaleur et d’électricité et comme la néo-chimie du végétal (solvants, lubrifiants, tensio-actifs …) ainsi que les néo matériaux, pour essentiel des bioplastiques et des composites. Cette nouvelle bioéconomie représente déjà , en France,  70 000 emplois et 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires, en concernant environ 1500 entreprises. Elle a un taux de croissance annuel que j’estime entre 5 et 10% selon les secteurs. .

Quelles ont été les politiques de soutien ?

C.R. : Jusqu’à présent, il n’y a pas eu grand chose de cohérent pour l’ensemble de ces filières. Il y a bien eu de la part de l’Ademe une politique de soutien au bois énergie et des encouragements à la recherche et l’innovation dans la chimie. Mais ce qu’il faudrait faire rapidement, c’est un rééquilibrage européen entre les politiques de l’énergie-carbone, puissantes, et les politiques de soutien à  la chimie et aux  matériaux renouvelables, insignifiantes. Il est dangereux en effet de n’avoir qu’un paquet énergie climat au niveau européen, sans qu’il soit couplé à un « paquet matériaux climat » et à un «  paquet chimie climat ». Il y a un risque que la biomasse ne finisse par être «  aspirée » par les centrales énergétiques au détriment, par exemple, des filières du bois ou des panneaux. Lorsque l’on a de tels secteurs innovants et à forte croissance dans la bioéconomie, et avec la crise actuelle, nous avons tout intérêt à nous préoccuper de cette question des hiérarchies et des synergies d’usages et de politiques de la biomasse.

Que suggérez-vous à la puissance publique ?

C.R. : Il y a en Europe des pays qui ont des intérêts communs en matière de  valorisation de la  biomasse, notamment pour l’industrie chimique. C’est le cas en particulier de l’Allemagne, la France, la Belgique, la Hollande et l’Italie. Il serait judicieux que ces pays puissent s’unir pour présenter à la Commission Européenne  un projet d’harmonisation et de synergie entre les stratégiques énergétiques et les objectifs « matériaux-chimie-puits de carbone »  en Europe. En France, cette approche n’est d’ailleurs pas facilitée par la dispersion des responsabilités au sein de différentes autorités chargées de l’écologie et de l’énergie, de l’agriculture, de l’industrie et de la recherche. Même si le rôle de l’Ademe est très précieux, la coordination est clairement  insuffisante.

Comment avancer dans cette défense des produits biosourcés ?

C.R. : Pour conclure, il me semble qu’aujourd’hui le défi le plus important touche  à la  reconnaissance et à la légitimité des bioproduits. Nos sujets sont complexes et nous avons affaire à des interlocuteurs ou à des publics  qui les ignorent, et dont les intérêts même sont souvent contraires. Nous cherchons donc légitimement, par exemple,  à authentifier nos produits biosourcés, par certification, par labellisation, par homologation. Les expériences passées, en particulier celles des biocarburants, nous ont montré à cet égard que la méthodologie des ACV pouvait être d’application délicate  pour les filières de la biomasse. Essentiellement parce que la définition du  périmètre de l’ACV, qui est très particulière pour les filières de la photosynthèse,  n’est pas comprise ainsi par certaines  filières concurrentes. Pourquoi alors ne pas signaler l’excellente démarche réussie et mise en place par les filières agroindustrielles pour établir et certifier des critères de durabilité applicables aux biocarburants . Ces critères, qui s’appliquent notamment aux productions agricoles, à l’amont,   (comme à la transformation à l’aval) sont fondés sur une directive européenne (directive EnR 2009) avec une application internationale.  Le  monde de la chimie du végétal pourrait sans doute tirer rapidement avantage de ce système de « certification durable » de ses approvisionnements pour progresser plus aisément vers une écocertification de ses produits biosourcés, à l’aval.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

Membre du Conseil Général de l’Agriculture après avoir été coordonnateur interministériel pour la valorisation de la biomasse, Claude Roy est à l’origine du Club des Bioéconomistes, créé au printemps 2012. Ce club qu’il préside vise à favoriser le développement de la bioéconomie. L’objectif est notamment d’anticiper et de vulgariser les besoins croissants de nos sociétés, qui sont confrontées désormais à “un monde fini”. Après la publication en novembre 2012, d’un ouvrage fondateur – Les « triples A » de la bioéconomie aux Éditions L’Harmattan.

 

 

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