Eco-conception : un processus en marche

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Les industriels de la chimie du végétal veulent s’orienter vers des produits toujours plus éco-conçus. Cependant, l’évaluation des impacts environnementaux et l’analyse de cycle de vie des produits demeurent complexes. De ce fait, un des challenges de l’éco-conception est de créer une communication claire, simple et scientifiquement pertinente vers les consommateurs.

Dans un contexte où les enjeux environnementaux sont de plus en plus importants, les ressources renouvelables ont le vent en poupe. En particulier, la biomasse (issue de la production agricole, forestière et de microalgues) qui intègre de plus en plus de bioproduits tels que les carburants, les solvants, les matériaux, les lubrifiants, les plastiques, etc. Ces produits biosourcés permettent de contribuer notamment à répondre au défi de la raréfaction des ressources fossiles sur le plan économique. Même si certains produits biosourcés constituent une alternative aux produits d’origine fossile, leurs bénéfices sur le plan environnemental restent difficiles à évaluer. Cependant, les bénéfices des bioproduits restent à être évalués de manière très précise et fiable. Une meilleure évaluation et compréhension des impacts positifs et négatifs liés à la production des produits biosourcés permettra une meilleure protection de l’environnement et gestion des ressources.

La réduction de l’impact d’un produit sur l’environnement peut s’effectuer à travers une démarche dénommée éco-conception. Elle consiste à intégrer la dimension environnementale dès la phase de conception des produits, et combiner différents choix afin de réduire l’impact sur l’environnement lors des différentes étapes du cycle de vie d’un produit. Par exemple, ces choix peuvent tout aussi bien concerner l’emploi d’une matière première recyclable, ou bien l’utilisation d’un procédé moins énergivore ou moins consommateur d’eau ou de réactifs toxiques. Chez Roquette, la démarche d’éco-conception se focalise notamment sur l’optimisation du procédé de production. « Il y a deux axes de travail possibles. D’une part, optimiser le rendement du procédé sur la matière première en améliorant l’utilisation de matières premières et en limitant la production de déchets à travers la valorisation de toutes les fractions de matière. D’autre part, réduire les consommations d’énergie et d’eau et favoriser le recyclage », précise Camille Burel, responsable des affaires Innovation chez Roquette et co-leader du groupe d’experts sur la thématique ACV à l’Association chimie du végétal (ACDV). Du côté de DRT, les efforts en éco-conception se font sur deux axes, comme l’explique Eric Moussu, directeur marketing et commercial de la société DRT, spécialisée dans la production de dérivés terpéniques et résiniques : « D’une part, notre travail porte sur l’utilisation de matière première moins délétère pour l’environnement. Par exemple, nous avons récemment lancé notre gamme Pithys, pour laquelle nous avons substitué un composant d’origine fossile par un équivalent provenant de la canne à sucre. D’autre part, nous cherchons à réduire l’impact des procédés de fabrication de nos produits, en essayant de limiter les consommations d’énergie, d’eau et les rejets ». En ce qui concerne la matière première, il est nécessaire de bien analyser l’ensemble des impacts, comme le confie Eric Moussu : « Il est parfois plus avantageux d’opter pour un produit d’origine fossile, plutôt que de choisir du biosourcé. En effet, l’utilisation de matière première issue du végétal peut conduire à des impacts environnementaux plus délétères qu’avec du fossile ».

L’ACV, une analyse en 4 étapes

Pour aider les industriels à établir leur stratégie d’éco-conception, il existe un outil dénommé Analyse de cycle de vie (ACV). Apparue dans les années 1970, cette méthodologie permet d’évaluer les impacts environnementaux des produits depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie, en passant par sa fabrication, sa distribution et son utilisation. « Il s’agit d’un outil d’analyse très complet, mais qui est très lourd en termes de données », indique Camille Burel. « L’ACV constitue également un moyen d’apporter au client une évaluation scientifique de l’impact environnemental », complète Eric Moussu. L’ACV comporte quatre principales étapes. La première consiste à définir l’objectif et le champ de l’étude, ce qui permet d’identifier le périmètre des données nécessaires à une quantification des impacts environnementaux. La deuxième étape, particulièrement complexe et détaillée, vise à inventorier l’ensemble des consommations de ressources et des émissions à chaque étape du cycle de vie du produit. Ensuite, il demeure une étape d’évaluation de l’impact, où les données collectées doivent être converties en indicateurs environnementaux selon l’impact étudié (voir tableau). Par exemple, les indicateurs pertinents pour évaluer le potentiel de changement climatique sont calculés à partir des émissions de gaz à effet de serre (CO2, méthane, protoxyde d’azote, etc.). Enfin, la dernière étape de l’ACV consiste à interpréter le cycle de vie, c’est-à-dire d’analyser et commenter les impacts environnementaux obtenus afin de dégager des conclusions, expliquer des limitations et fournir des recommandations au regard des objectifs et du champ de l’étude. Bien que l’outil soit standardisé par une série de normes ISO (ISO 14041 à 14044), il présente des limites : en effet, deux analyses réalisées sur le même produit peuvent différer selon les objectifs visés, les hypothèses, les choix méthodologiques et la qualité des données recueillies.

Malgré cet inconvénient, l’ACV reste l’outil le plus abouti et adapté pour évaluer les impacts environnementaux d’un produit, et donc également si celui-ci est totalement ou partiellement biosourcé. En effet, sa complexité permet de prendre en compte l’ensemble des étapes liées à l’existence du bioproduit. En particulier lors de la phase de production, où il est possible de comptabiliser l’ensemble des flux énergétiques, d’intrants et de réactifs en phase agricole et industrielle. « L’avantage des produits issus de la biomasse dans les études d’ACV, c’est qu’ils sont capables de fixer du CO2 lors de la production de la biomasse servant de matière première par rapport à un produit issu du pétrole », souligne Camille Burel (Roquette). Avant de continuer : « Cependant, comme c’est une matière vivante, l’impact environnemental ne sera pas le même selon les cultures, leur localisation, etc., ce qui rend difficile la collection de données sur la phase de production ». De plus, les méthodologies de l’ACV pratiquée doivent être adaptées, notamment pour prendre en compte la gestion de coproduits agricoles, les changements d’affectation des sols pour les cultures, ou encore les réactions des procédés de transformation. En effet, peu de données sur les ACV de produits biosourcés sont disponibles, comme le confirme Camille Burel (Roquette) : « Dans le domaine de la chimie du végétal, les procédés de transformation de la biomasse et les technologies innovantes sur lesquels ils s’appuient évoluent à une telle vitesse que les résultats d’ACV doivent être revus régulièrement et, de ce fait, peu communiqués ». Un avis partagé par Eric Moussu (DRT) : « En ce qui concerne la chimie de spécialités, nous avons très peu de retour en termes d’ACV de produits biosourcés ». À ce jour, l’indicateur le plus souvent utilisé pour évaluer l’impact environnemental est celui du contenu en carbone 14. « Cet indicateur est pertinent mais n’est pas suffisant car les végétaux ne sont pas entièrement constitués de carbone », insiste Eric Moussu. C’est pour pallier à ce manque que l’ACDV travaille actuellement sur un indicateur complémentaire spécifique pour les produits issus de la biomasse, reflétant la teneur végétal d’un produit. « L’ACDV a mis en place une certification s’appuyant sur une analyse des composés du produit (carbone, azote, oxygène, etc.) qui serait pratiquée par un laboratoire indépendant. Ainsi, cette analyse élémentaire couplée à la mesure du carbone d’origine biosourcé permettrait de vérifier les informations des industriels sur un bioproduit », détaille Camille Burel. L’association travaille également à la normalisation de cet indicateur au niveau européen.

Orienter la fin de vie

L’ACV aide donc à quantifier les effets sur l’environnement à chaque étape de la vie d’un produit, identifier les postes les plus impactants, et ainsi servir de base à une réflexion globale sur l’intégration environnementale. L’ACV permet notamment de décider de la meilleure gestion possible des déchets en fin de vie du produit, notamment pour un éventuel recyclage. « Même si les bioproduits sont éco-conçus pour être recyclables ou biodégradables, il demeure le problème de la séparation de produits similaires en fin de vie pour les recycler efficacement. Ceci est très coûteux aujourd’hui, du fait que les volumes restent faibles », indique Camille Burel (Roquette). « Les procédés de recyclage existants pour les matières pétrosourcées pourraient fonctionner pour les matériaux biosourcés », avance Sylvain Caillol. Avant d’ajouter : « Mais avant d’évoquer un recyclage, il est nécessaire de mettre en place une filière de tri pour capter les ressources ». Un avis que partage Camille Burel : « Le plus difficile est de bien collecter, séparer et traiter les déchets. Il s’agit d’une véritable logique de filière et le challenge est de l’organiser de manière viable ».

La complexité de l’ACV limite la réalisation systématique pour chaque produit, et nombreux sont les industriels à utiliser leur propre variante de la méthodologie en vue de l’éco-conception d’un produit. Par exemple, la stratégie de développement durable chez Roquette comprend une systématisation des mesures nécessaires à la réalisation des ACV, afin de rendre automatique la collecte de données et le calcul des impacts. « Un suivi des impacts nous permet d’établir des objectifs d’amélioration et d’intégrer ses paramètres dans nos processus décisionnels », explique Camille Burel. Du côté de la société DRT, un projet interne a couru entre décembre 2009 jusque mi-2011 pour développer un outil ACV avec l’aide de la société BioIntelligence Services. « Il s’agit d’un logiciel informatique couplé à une base de données, permettant d’évaluer nos produits de la matière première jusque la sortie de l’usine », détaille Eric Moussu. Ainsi, la société est en mesure de fournir sur demande une fiche de données environnementales, réclamée par les secteurs des revêtements et du bâtiment. « Le client utilisant notre produit bénéficie d’un contrat d’exclusivité, ce qui lui permet si besoin d’utiliser nos données pour sa propre évaluation environnementale », ajoute Eric Moussu. Selon une étude de l’Ademe sur l’éco-conception réalisée en 2010, cette recrudescence de démarches individuelles trouve son explication dans « une forte hétérogénéité des besoins et des attentes des entreprises, liée à leur niveau de maturité vis-à-vis du sujet ». Les travaux montrent que l’absence de l’application d’une méthode cadre globale de référence incite la multiplication d’outils et méthodes ponctuels. Pour aider les entreprises à mettre en place les démarches d’éco-conception, l’Ademe préconise de favoriser une meilleure connaissance du sujet à l’aide de la mise en place d’un portail d’informations et de démarches d’animation auprès des professionnels. Bien que la tendance s’oriente vers une plus grande transparence concernant le bilan environnemental d’un bioproduit, il demeure encore des progrès à faire au niveau français. « La France est en retard en ce qui concerne l’éco-conception et l’ACV, et des projets de recherche sur le développement durable viennent tout juste de commencer. Avec le peu d’argent qui est alloué à la R&D, l’ACV n’est pas encore un domaine privilégié », concède Sylvain Caillol (ChemSud).

Les préconisations de l’Ademe pour une ACV simplifiée

En décembre 2009, l’Ademe a réalisé des travaux sur l’ACV et émis un certain nombre de recommandations pour simplifier la démarche. En premier lieu, l’étude conseille de s’interroger sur trois points essentiels : l’objectif de l’ACV, le périmètre de l’étude, et le choix des indicateurs. Dans le but de rendre plus simple l’évaluation de l’impact environnemental de la phase agricole (très dépendante de critères comme le type de culture, le climat, la nature du sol, l’utilisation d’engrais ou de pesticides, etc.), l’Ademe préconise d’utiliser des données agrégées par pays et non par parcelle de terrain. En outre, il recommande l’application d’une logique de crédit pour le stockage du carbone d’origine biogénique. Enfin, l’étude effectuée par l’organisme indique qu’une ACV se doit de proposer des scénarios de fin de vie (recyclage, incinération ou mise en décharge).

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