Bioéconomie : « L’agriculture n’est pas un problème ; c’est une solution… » !

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Claude Roy est Membre du Conseil Général de l'Agriculture et président du Club des bioéconomistes.
Claude Roy est Membre du Conseil Général de l’Agriculture et président du Club des bioéconomistes.

Article paru dans Formule Verte n°21, avril 2014. Interview de Claude Roy, président du club des bioéconomistes. Il décrypte les enjeux de la COP21, qui se tiendra à Paris en décembre. Pour la première fois depuis Kyoto, le rôle positif de l’agriculture, appelée d’abord à nourrir 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050, entre dans les débats.

Formule Verte : En fin d’année, aura lieu à Paris la conférence des parties COP21 sur le climat, qui fait suite à la COP de Lima en 2014. D’où vient ce cycle de conférences et quel en est l’objectif ?

Claude Roy : Ces conférences découlent du protocole de Kyoto de 1997, et viennent en droite ligne du « Sommet de la Terre » qui s’était tenu à Rio en 1992. A cette époque, les nations de la planète s’étaient accordées notamment sur l’existence d’un risque de changement climatique important, lequel était dû en grande partie à la dérive des prélèvements et des consommations de ressources fossiles. L’idée fut alors d’adopter une stratégie mondiale pour permettre aux hommes de vivre et de se développer, tout en garantissant l’avenir de leurs enfants. C’était précisément le sens du « développement durable » qu’avait préconisé le rapport Brundtland en 1987. A la suite du sommet de Rio, les pays ont ainsi commencé à se réunir régulièrement en « COP », c’est à dire en conférences annuelles des parties, pour progresser dans cette stratégie mondiale de maîtrise du changement climatique.

 

Quelles ont été les étapes importantes ?

C.R. : La COP 3 de Kyoto, en 1997, a vu la signature du protocole du même nom, un accord international visant la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais à l’époque, de grands pays comme les Etats-Unis ou la Russie ont refusé ce protocole, contrairement à l’Europe notamment, qui fut toujours à la pointe. Le protocole de Kyoto ne put donc entrer en vigueur, en réalité, qu’en 2005, grâce à la signature tardive de la Russie. Puis, la COP17 s’est tenue en 2011 à Durban, juste avant l’expiration de la première période d’engagement du protocole de Kyoto. Les nations, faute d’un nouvel accord, se sont alors entendues pour adopter une prolongation du protocole de Kyoto initial jusqu’en 2015. Chacun visait alors, à l’horizon 2015, la ratification d’un nouvel accord planétaire contraignant qui engagerait tous les états, PED, Chine et Etats Unis compris. Or, nous sommes en 2015 ! Et la COP21 de décembre, à Paris, représente donc un enjeu majeur pour l’avenir.

 

Le président François Hollande a-t-il raison de faire de COP 21 l’un des temps forts de son calendrier 2015, et peut-être de son quinquennat ?

C.R. : Si nous continuons au rythme actuel, la température moyenne de la planète pourrait s’élever de 4°C d’ici à la fin du siècle. Ce serait un cataclysme ! Pour juguler un tel dérapage, il faut mettre en place très vite des politiques préventives et correctrices extrêmement puissantes (sobriété, économie renouvelable, puits de carbone…). Le protocole de Kyoto a permis de les amorcer, certes, mais il est clair qu’il s’agit d’enjeux politiques majeurs qui justifient la mobilisation des gouvernants au plus haut niveau. Selon les simulations, par exemple, pour maintenir l’élévation de température à un maximum acceptable de 2°C, il faudrait diviser par deux les émissions de GES de la planète, tout en divisant par quatre celles des pays de l’OCDE, dont la France, à l’horizon 2050. C’est l’enjeu du « Facteur 4 ». L’Europe s’y est engagée. COP 21 vise donc pour cela à faire adopter et signer des engagements par le plus de pays possibles, en vue d’une trajectoire climatique limitée à +2°C de réchauffement. Pour cela, il faut bien sur adopter des axes politiques et stratégiques cohérents. Et c’est loin d’être évident! Il faut savoir ainsi que si l’on aide, dans le monde, les énergies renouvelables à hauteur de 150 Mrds $/an, les énergies fossiles reçoivent encore, quant à elles, 500 Mrds $/an d’aides ; mais on sait aussi, par exemple, que c’est grâce à la diffusion du « butagaz » domestique en Afrique que l’on freine la désertification due au prélèvement excessif de bois de chauffage…

 

Le ministère de l’agriculture est très impliqué dans les négociations préparatoires de COP21. Pour quelle raison ?

C.R. : Jusqu’à présent, depuis Kyoto, on a toujours plutôt considéré et présenté l’agriculture comme une source de « pollution climatique », à l’origine du quart des émissions brutes de gaz à effet de serre de la planète, (ceci en raison de ses émissions de CO2, mais surtout de N2O et de CH4). Mais on n’avait jamais clairement considéré, ni « pesé », le fait que l’agriculture, comme la forêt, contribuent d’abord puissamment à absorber du carbone à travers la photosynthèse, puis à le stocker, puis à le valoriser enfin à l’aval en remplaçant d’autres produits ou combustibles fossiles! C’est la grande originalité des biofilières, et elle est unique, quoique si mal prise en compte dans les bilans climatiques découlant de Kyoto.

Ainsi, la production de bois pour la xylochimie, ou celle de bioproduits issus de la chimie du végétal constitue, par exemple, des puits de carbone vertueux qui compensent en partie les émissions agricoles et forestières. Et si l’on prend en compte toutes ces « vertus », les émissions nettes de gaz à effet de serre de l’agriculture se trouveraient en fait divisées au moins par deux….! Et plus encore à l’horizon 2030 selon nos propres politiques en cours ou prévues ! Un tel bilan « remis à jour » ne modifiera pas, certes, les mécanismes administratifs complexes d’inventaires, ni les bilans liés à Kyoto, mais il permettra en revanche de pouvoir présenter l’agriculture de production durable, l’agroécologie, (avec l’irrigation, indispensable), sous un tout autre jour politique et stratégique, oh combien plus flatteur. D’autant plus flatteur d’ailleurs que l’on remettra en lumière, (c’est un des enjeux de COP21), le défi « alimentaire » mondial que porte l’agriculure, et celui du maintien de territoires vivants. Jamais, jusqu’alors, ces défis ne furent associés à ceux du climat depuis Kyoto, au risque d’éloigner la plupart des PED et des pays émergents des contraintes climatiques ! Ce qu’il y a donc de nouveau dans les négociations en cours, et qui mobilise à juste titre le ministère chargé de l’agriculture, c’est bien que, pour la première fois, on va tenter de rendre compatible les objectifs climatiques avec la nécessité de nourrir et de fournir de l’eau à 9 milliards d’habitants à l’horizon 2050. Les agronomes connaissaient ces enjeux depuis plus de 20 ans, mais il aura fallu attendre que le GIEC, groupe intergouvernemental des experts sur le climat, livre enfin des conclusions dans ce sens dans son cinquième et dernier rapport.

Pensez-vous que l’on arrivera à signer un accord global ?

C.R. : Un travail de pré-négociation très complexe est actuellement en cours. L’Europe a toujours été une bonne élève de la politique climatique. Elle a mis en place par exemple un système ETS d’échange de crédits carbone pour les industriels, et elle a institué de multiples régulations pour les secteurs les plus émetteurs comme les transports et l’habitat. Quant à cette entrée de l’agriculture dans les négociations, elle emportera certainement l’adhésion des pays européns et des grands pays producteurs au monde, dont les émergents.

Même si les Etats Unis peuvent toujours risquer de reculer devant le défi du changement de leur « american way of life », l’enjeu climatique, comme l’enjeu agricole et forestier ne leur sont probablement pas étrangers. Certains de leurs Etats s’y sont engagés. La Russie, la Chine peuvent poser des problèmes certains dans la négociation. La Chine, par exemple, est un pays qui n’a pas de pétrole et plus assez de terres pour développer à la fois son agriculture, sa sylviculture et les productions de biomasse pour l’énergie. Son approvisionnement énergétique repose principalement sur la lignite (charbon) et des signaux d’alertes sont apparus dans le pays avec des pollutions urbaines. Aussi, le pays ne peut pas ne pas considérer probablement l’enjeu d’un tel accord climatique. Ce qui est certain, enfin, c’est que les grands émergents (dont le Brésil), producteurs et exportateurs de produits agricoles, défendront la protection de leur agriculture de production face au défi climatique.

Que va-t-il se passer en décembre ?

C.R. : On aborde donc COP21 avec une idée neuve, qui est celle que l’agriculture n’est pas un problème, mais au contraire une solution, sur le plan du climat. La France a reçu sur ce point un soutien des Etats membres européens et c’est encourageant, tant pour l’agriculture alimentaire que pour la bioéconomie et la chimie du végétal.

 

Quel poids de la chimie du végétal dans les négations ?
En France, les applications non alimentaires de la biomasse dans le domaine de la chimie et des fibres mobilisent environ 400 000 ha de cultures, sur une surface cultivée totale de 20 millions d’ha (2%). De ce fait, la chimie du végétal n’a qu’un impact climatique limité dans la mesure où elle n’évite l’émission que de d’environ 2 millions de tonnes de CO2/an (sur des émissions françaises totales de 486 Mt CO2/an). Cette source de « carbone vert » reste néanmoins importante pour l’industrie chimique car elle lui permet de diversifier ses approvisionnements, d’innover et de créer localement de l’emploi.
Pour des raisons de volumes en cause, l’impact sur le climat des biocarburants et de la cogénération-chaleur-biomasse est évidemment beaucoup plus important. Mais quoi qu’il en soit, chimie du végétal et biocarburants restent des secteurs complémentaires et cousins. Des synergies sont ainsi à trouver entre ces filières, de même qu’entre la génération 1 et la génération 2, avec le concept de bioraffineries opérant au bénéfice du climat.

http://leclubdesbioeconomistes.com

 

 

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