Bioéconomie : La forêt finlandaise au secours du climat et de l’emploi

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Article paru dans le magazine Formule Verte n°25, mars 2016

Accroître l’exploitation de ses forêts et développer des usages innovants pour le bois, c’est la stratégie poursuivie par la Finlande qui cherche à accroître ses revenus grâce à cette biomasse renouvelable. La finalité de ce programme, soutenu à hauteur de 2,1 milliards d’euros par les pouvoirs publics, est autant écologique, qu’économique.

L’usine Enocell de Stora Enso produit notamment des pâtes de cellulose pour le textile.
L’usine Enocell de Stora Enso produit notamment des pâtes de cellulose pour le textile.

Plus de 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 300 000 emplois, c’est ce que représente actuellement le secteur de la bioéconomie en Finlande. Ce poids est conséquent puisqu’il assure 16% de la richesse de ce petit pays de 5,5 millions d’habitants niché au nord de l’Europe. Pourtant, les ambitions de la Finlande ne s’arrêtent pas là. Dans sa stratégie Bioéconomie, publiée en 2014, dans la lignée de la feuille de route européenne de 2012, le pays a clairement annoncé la couleur. Il vise 100 milliards d’euros de revenus à l’horizon 2025 avec la création de 100 000 emplois supplémentaires. Pour avoir toutes les chances de succès, 2,1 milliards d’euros de fonds publics devraient être investis sur la période 2014-2024, répartis entre du capital risque pour les entreprises (1 Mrd €), le financement de la recherche et de l’innovation (0,5 Mrd $) et des entrées en phase de pilotage et de démonstration (0,6 Mrd €).

Pourquoi le bioéconomie ?

Pourquoi la Finlande s’engage-t-elle avec autant de conviction dans la bioéconomie ? Les raisons sont plurielles. CO21 oblige, les finlandais évoquent en premier lieu la nécessité de relever le défi du changement climatique. Marc Palahi, directeur de l’European Forest Institute (EFI) de Joensuu en Carélie du Nord, en est convaincu : « 2015 restera un tournant dans l’histoire de l’humanité marquant le début de l’ère post pétrolière. Le 19e siècle a été le siècle du charbon, le 20e celui du pétrole. Le 21e siècle sera celui de la biologie. Le changement climatique est un défi et la bioéconomie sera un élément clé pour le relever. Il n’y a pas d’autre voie ». Le directeur de cet institut européen, qui soutient des recherches interdisciplinaires dans le domaine de la forêt pour faciliter l’élaboration de politiques éclairées, estime qu’il serait possible de remplacer la totalité des ressources fossiles. « La technologie est là » assure-t-il mais il ajoute qu’il reste encore des challenges à relever. « Il faut amener la bioéconomie à une échelle plus importante. Cela va demander des investissements et des infrastructures » analyse-t-il. L’engagement de la Finlande à décarboner son secteur de l’énergie avec l’objectif d’atteindre 40% d’énergie renouvelable en 2020 est un bon point de départ. En Carélie du Nord, cet objectif grimpe à 80%.

Le défi du changement climatique n’est cependant pas la seule motivation qui pousse la Finlande à miser sur la bioéconomie. Le pays a récemment fait les frais du déclin de deux de ses fleurons. La bioéconomie est vécue comme une opportunité de retrouver de la vitalité économique. En tant qu’acteur traditionnel de l’industrie du papier avec 48 usines de pâte, le pays a été touché de plein fouet par la crise du secteur papetier. Au prix de lourdes restructurations ces acteurs sont en train de se réinventer, notamment ses trois grands leaders internationaux Stora Enso, UPM et Metsä. Ce dernier est même à l’origine d’un investissement gigantesque de 1,2 milliard d’euros à Aänekoski dans le nord du pays. Il consiste en la fermeture d’installations existantes au bénéfice d’une toute nouvelle bioraffinerie qui démarrera en 2017 et consommera 2,4 M m3 de bois. Elle produira de la pâte, de l’électricité, ainsi que toute une gamme de bioproduits comme de la lignine, de la turpentine et du tall oil, du biogaz, des fertilisants, de la pâte pour des applications textiles et composites… Tous les co-produits de la pâte de cellulose seront à 100% valorisés !

En revanche, l’issue n’est pas aussi heureuse pour l’entreprise Nokia. Numéro 1 mondial des téléphones portables pendant 15 ans, la société, qui était une fierté nationale, a raté le virage des smartphones, et perdu du terrain face à Apple et Samsung. L’industrie des télécoms qui concentrait 5,5% de la richesse nationale en 2000, ne représentait plus que 1,5% en 2012. Tandis qu’en 2013 les restes de Nokia ont fini dans l’escarcelle de Microsoft.

Le poids prépondérant de la forêt

La société John Deere opère à Joensuu sa plus grande usine mondiale de machines forestières.
La société John Deere opère à Joensuu sa plus grande usine mondiale de machines forestières.

Alors que la France est réputée pour avoir une agriculture puissante, sans surprise la bioéconomie en Finlande repose pour moitié sur la richesse de la forêt. Surnommée le pays des milles lacs, la Finlande a aussi la particularité d’être recouverte à 76% de forêts composées de trois espèces, l’épicéa, le pin sylvestre et le bouleau, pour une superficie totale de 22 millions d’hectares. Ce qui ne manque pas de placer le pays en pole position européenne devant la Suède (75% de forêts) et la Slovénie (63%). A titre de comparaison, le territoire français est recouvert à 32% de forêts. De ses immenses forêts, la Finlande prélève chaque année 50 millions de m3 pour des applications traditionnelles dans le bois construction, le papier, le carton, la pate chimique, l’énergie. Aujourd’hui, de nouvelles applications se profilent en parallèle.

Des énergies nouvelles renouvelables

L’énergéticien Fortum, qui opère essentiellement dans les régions nordiques et baltiques, en tant que fournisseur de chaleur et d’électricité, se présente comme le premier européen à proposer de l’huile de pyrolyse à partir de bois. Moyennant 30 millions d’euros d’investissement, la société a installé sur son site de production de Joensuu, qui produit de longue date de la chaleur et de l’électricité à partir de bois, un nouveau module, selon le procédé de Valmet (spin off de Metso). Depuis la fin 2013, le site produit 50000 t/an d’huile de pyrolyse, un produit à haut pouvoir calorifique, plus facile à transporter que des camions de bois, et qui peut être utilisé pour des applications énergétique. Début 2015, Fortum a exporté ses premiers lots d’huile, Fortum Otso, en Suède chez E.ON. Il s’agit d’approvisionner en bio-huile, en remplacement de mazout lourd, la centrale électrique de Karlshamn qui est l’une des plus grandes des pays nordiques avec une capacité de 1000 mégawatts. Mais cette huile de pyrolyse est aussi un mélange unique de nombreuses molécules oxygénées issues de la décomposition du bois. « Dans le futur, cette huile pourrait être utilisée pour produire des carburants routiers ou des produits de chimie verte » estime Janne Hämäläinen, directeur de l’usine.

La société de raffinage norvégienne Neste s’est pour sa part engagée depuis quelques années dans les carburants renouvelables et se présente comme le numéro un mondial du diesel renouvelable avec 21% de son chiffre d’affaires de 11 milliards d’euros réalisés dans ce domaine. Ceci correspond à une capacité totale de 2,4 Mt/an de diesel renouvelable NEXBTL, produite dans trois unités Porvoo (Finlande), Singapour et Rotterdam. Pour l’heure, l’unité de Porvoo, n’est pas alimentée au bois, mais avec de la graisse animale en provenance d’abattoirs. Néanmoins, le directeur de recherche du groupe, Petri Lehmus, assure que son objectif est de rendre la technologie plus flexible au regard de la matière première, en incluant des résidus forestiers de type tall oil, de la biomasse algale ou toutes sortes d’huiles végétales. En parallèle, le directeur de recherche évoque de nouvelles applications possibles pour ce diesel totalement désoxygéné et hydrogéné : la chimie verte et la production de propane renouvelable. Déjà en 2015, Neste et Total Fluides ont entamé une collaboration dans des isoalcanes renouvelables, permettant à Total Fluides de développer sa gamme de solvants renouvelables dans de nombreuses applications dont le secteur des peintures et encres et celui des cosmétiques. La société Neste n’a d’autre objectif que de poursuivre sa mutation du fossile vers le renouvelable.

Le textile débouché à haut potentiel

Moins souvent évoqué que le secteur des énergies renouvelables, le secteur du textile est potentiellement un important débouché pour le bois finlandais. « D’ici à 2050, le marché du textile va passer de 80 Mt à 250 Mt en raison de la croissance de la population » assure Marc Palahi, directeur de l’EFI. Actuellement, ce sont les polyesters, matière synthétique d’origine fossile, et le coton, qui requière des terres arables et de grandes quantités d’eau, qui assurent l’essentiel de la matière première pour la production de fibres textiles dans le monde. A peine 5% de la fibre de bois, à l’origine de la viscose, entre dans la composition de textiles. Ce qui laisse à ce débouché de l’espace pour croître. Dans la ville de Uimaharju, le groupe Stora Enso opère une usine de pâte, qui produit déjà deux types de produits : de la pâte à papier et une pâte chimique dite « dissolving pulp ». Débarrassée de sa fraction lignocellulose, cette pâte, de moindre résistance mécanique, est justement exportée en Chine pour des applications dans l’industrie du textile, quand elle ne trouve pas des applications en alimentaire (sauces de salade, ketchup et conservateurs E460 to E469).

Dans la continuité de ces applications dans le textile, le VTT, qui est l’un des grands centres de recherche technologique du pays avec 2600 collaborateurs et 277 M€ de chiffre d’affaires, participe à des programmes de recherche très innovants. Par exemple, le projet The Circular Economy of Textiles (Teki) qui va s’échelonner sur 2015-2016 porte sur le recyclage de textiles usagers en coton. En utilisant cette technologie de dissolution de la cellulose en version améliorée, l’objectif est de produire une pate fibreuse recyclée qui pourra ensuite être filée pour un usage dans le textile. Le centre est par ailleurs à l’origine de la création de start-up dont Paptic en avril 2015. Au terme de 7 ans de travaux, cette société, qui a levé 1,1 million d’euros, a pu démarrer des essais pilotes à Espoo. Elle propose un nouveau matériau à base de fibre de bois à 70% renouvelable et à 100 % recyclage pour le remplacement de sacs en plastiques avec des propriétés semblables. Le VTT est également à l’origine de la société Spinnova, lancée en janvier 2015 après une levée de fonds de 1,95 million d’euros. La start-up développe une technologie de filage de fibres de cellulose en milieu humide sans recourir à une dissolution chimique. Cette technologie convient particulièrement bien aux espèces locales : boulot et pin sylvestre.

Une exploitation forestière à intensifier

Cependant augmenter le poids de la bioéconomie ira de pair avec une exploitation de la ressource forestière plus poussée. Chaque année, 50 millions de m3 de bois sont prélevés dans la nature, mais Juha Niemelä, directeur général des ressources naturelle au ministère de l’agriculture et de la forêt, estime qu’il faudra porter ce montant à 75 M m3 par an (+50%). Un défi sachant que 67% de la surface forestière reste morcelée entre 630000 propriétaires. Entre ceux qui ignorent qu’ils sont propriétaires de parcelles et ceux qui refusent de vendre leur bois, le gouvernement devra réfléchir à une politique plus incitative. Et puis cette exploitation accrue du bois finlandais devra s’inscrire dans des démarches de durabilité de type PEFC et FSC pour ne pas épuiser la ressource ou nuire à l’écosystème.

Installée à Joensuu, la société Arbonaut s’est spécialisée dans la réalisation d’inventaires forestiers pour aider à modéliser la croissance des forêts et la programmation des travaux de coupe. Alain Minguet, responsable du développement des affaires d’origine belge, explique que cette société finlandaise est une des pionnières dans l’utilisation de la technologie laser Lidar qui permet de faire des analyses sous la canopée en complément des analyses satellitaires sur de très grandes surfaces. Créée il y a 20 ans, la société entretient des liens étroits avec l’université of Eastern Finland, également installée à Joensuu et qui délivre des diplômes de renommée internationale dans le domaine de la foresterie. Arbonaut est aussi en relation avec de nombreux pays dont la France. « Notre but est d’ouvrir une filiale ou un bureau d’ici la fin de l’année » confie Alain Minguet. Car la France est aussi un grand pays producteur de bois (près de 40 M m3 prélevés). Le domaine a tendance à être éclipsé par une agriculture puissante qui figure au tout premier plan mondial.

A l’heure où la France s’apprête à publier sa stratégie sur la bioéconomie, la Finlande est un pays intéressant à examiner. Plus que sur n’importe quel territoire d’Europe, la forêt y joue un rôle prépondérant au point qu’on oublierait presque que la Finlande est aussi une nation agricole, générant 16 Mrds € de chiffre d’affaires entre son agriculture et son industrie agroalimentaire. Plongé dans la nuit et recouvert de neige au plus fort de l’hiver, le pays connaît a contrario un ensoleillement quasi interrompu à l’approche du solstice ce qui permet à la photosynthèse de s’exercer. C’est donc sur le registre de la complémentarité que Finlande et France n’hésitent pas à se position pour contribuer à ce secteur de 2100 milliards d’euros de chiffre d’affaires, employant un peu moins de 20 millions de personnes, qui constitue la bioéconomie en Europe.

A Helsinki et Joensuu, Sylvie Latieule

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